L’immense pièce baignait dans l’obscurité. Une atmosphère insalubre régnait, partageant parfois son trône avec celle de la souffrance. L’endroit était séparé en plusieurs parties délimitées par un grillage. Les murs étaient gris, tâchés par quelque substance sombre.
C’était ici que je naquis. Cela faisait maintenant quinze ans que je vivais dans cet espace que je partageais avec mes camarades. Je ne pouvais me mouvoir et devais rester constamment assis ou à genoux, entouré de fils de fer. A dix ans, je vis les Monstres emporter ma mère vers la Zone A, celle d’où l’on ne revenait pas. Avant de partir, ma génitrice eu juste le temps de m’embrasser sur la joue. Son baiser était humide de larmes. Lorsque j’avais peur quand je sentais les Monstres rôder ou entendais d’effroyables cris, je posais ma main sur mon visage, comme si elle était encore là, et sûrement dans le futile espoir de la voir réapparaître le temps d’une caresse. Depuis ma naissance, je portais la Marque sur mon épaule. Tous nous portions la Marque. Un jour, je vis comment elle se créait. Un des Monstres s’était approché avec un long bâton rouge d’un jeune enfant, à peine deux semaines d’existence, et le lui avait enfoncé dans la peau. Je m’en rappelais encore. Une odeur de chair brûlée avait infesté les lieux pendant longtemps. Mais ce dont je me souvenais le plus, c’était que l’étrange objet faiseur de Marque brillait. Cette lumière perçant les ténèbres me fascinait. La lumière… Une illusion que je n’avais presque jamais entrevue. Je me demandais souvent pourquoi nous étions ici, entassés dans ces geôles suppurant l’abjection. Pourquoi la nourriture avait un goût infect et paraissait être d’origine humaine ? Pourquoi des gémissements étouffés brisaient régulièrement le silence pesant ? Tant de questions dont je n’aurai probablement jamais les réponses…
Et puis un jour cela arriva… Les Monstres arrivèrent. « Encore un malheureux qui va finir en Zone A » pensais-je avec amertume. Amertume mêlée de tristesse lorsque ceux-ci se dirigèrent vers moi. Dans d’affreux grognements ils me soulevèrent brutalement et me sortirent de la cage, sous le regard peiné de mes semblables. J’allais savoir… Mais à quel prix… Je fus transporté dans un long corridor, et ensuite amené dans une pièce étrange. La Zone A. Là où ma mère périt d’après les anciens. J’avais peur, je tremblais de tous mes membres engourdis par la frayeur. Ils me placèrent sur un tapis qui avançait tout seul, sur lequel se trouvaient déjà beaucoup de mes congénères. Ma curiosité fut de courte durée. Elle stoppa net lorsque tout à coup j’entendis un hurlement terrifiant, reflet dérisoire d’une douleur inhumaine. Ma gorge se noua. J’approchais. Et je vis. Devant moi se tenait une bouche énorme, aux dents d’acier rougis par le sang. Un vieil homme, la troisième personne avant moi sur le tapis roulant, se fit broyer par la machine infernale. Il expira dans un horrible gargouillis. Ses tripes et ses boyaux pendaient encore aux mâchoires qu’un petit enfant fut englouti également. Soudain mon regard croisa celui d’un des Monstres : il était glacial et totalement absent de compassion. Il souriait même, sans aucune chaleur, seulement avec ce qui semblait être du sadisme. Plus qu’une seule personne. Dans un atroce bruit de vie brisée, elle disparut. Noyé dans mes pleurs amers, j’attendais la fin inévitable. J’entendais des geignements douloureux dans toute la salle qui suintait la putréfaction de tous ses pores. Avant de me faire dévorer par la bouche à l’appétit insatiable, je me demandais quels pouvaient bien être les êtres capables d’une telle cruauté. De cet impitoyable charnier. Je tombai dans la gueule béante, lentement, comme si le temps s’était soudainement ralenti. Je sentis le métal froid transpercer ma peau, réduire mon corps en bouilli.
Et les ténèbres furent… A jamais…
Non loin de là, à quelques kilomètres de l’usine où le bétail était abattu, dans un magasin rattaché à cette dernière, se trouvait une famille : un mâle, une femelle, et deux charmants bambins à la mine réjouie. Le soir même, un barbecue dans le jardin était prévu en compagnie des voisins, de braves gens de la haute société, l’élite quoi, et l’on manquait de viande. Ils étaient donc là, devant le comptoir, où s’étalait une quantité phénoménale de chair crue.
« Mais oui bien sûr Madame, répondit le boucher, c’est de la première fraîcheur. L’us… Enfin les pâturages sont juste à côté. Les bêtes sont élevées dans des conditions favorisant l’épanouissement, la santé, et garantissant un produit de qualité. La chair, c’est pas cher est notre devise. Les animaux sont nourris sainement, afin que vous, très chers clients, puissiez savourer cette viande délicate, au goût savoureux.
-D’accord, répliqua le père. Je suis vraiment content que de nos jours il y en ait qui prennent soin de la Nature et de ses progénitures.
-Donc ce sera pour vous ?
-Trois morceaux de celle-ci, et deux de celle-là, répondit l’autre en désignant de son doigt dodu les plus belles pièces.
-Parfait. Cela vous fait cinquante euros et treize cents. Et, ajouta le commerçants commercial, j’offre à vos enfants un peu de pâté à déguster. Cadeau de la maison. »
Sous les cris de joie de ceux-ci, il leur tendit des petits carrés de pâté. Ils le dévorèrent goulûment. Puis la famille rentra chez elle, chargée de leurs achats.
Une soirée culinaire s’annonçait, sous le signe de l’appétit…
De longues plaintes lancinantes sortaient de l’usine, dans le silence et l’indifférence totale. La chair, c’est pas cher… Seulement des vies insignifiantes…
Et les Monstres ricanèrent…
Malicious